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Pleins feux sur les propriétaires du corridor appalachien

La protection du patrimoine naturel du corridor appalachien ne serait jamais rendue possible sans la participation des propriétaires privés qui possèdent la majorité des terres sur le territoire couvert par Corridor appalachien.

Plusieurs propritétaires ont déjà complété des démarches avec l'organisme de conservation de leur localité. C'est d'abord leur passion qui les a amené à intégrer leur propriété au réseau des aires protégées sur le territoire du Corridor appalachien.

Voici le témoignage de certains d'entre eux.

Vicki Tansey et Richard Sommer
Un don, une collaboration : la concrétisation d'un rêve

Cofondatrice du Centre des arts Mont Pinacle situé à Frelighsburg, Vicki Tansey est une artiste en performance et arts visuels, tandis que Richard Sommer est professeur, écrivain et musicien. Résidents bien connus de la région, ils ont posé un geste de conservation volontaire en protégeant 50 acres (20 hectares) de leur propriété par l'entremise d'une servitude de conservation qu'ils ont donnée à la Fiducie foncière Mont Pinacle.

Préoccupés par les pratiques de l'exploitation forestière et par le développement croissant qui menacent toujours davantage les milieux naturels dans le secteur Pinacle, Vicki Tansey et Richard Sommer ont pris les moyens de protéger volontairement ce qu'ils considéraient avoir une valeur unique et irremplaçable.

Avec la collaboration de la Fiducie foncière Mont Pinacle et du Corridor appalachien, les propriétaires ont protégé à perpétuité leur terrain. La démarche entreprise par le couple Tansey-Sommer a débuté par la caractérisation du terrain par des biologistes du Corridor appalachien, permettant de déterminer la valeur écologique de leur propriété, et par la rédaction d'un plan de conservation visant à identifier les zones à protéger et les usages permis. En s'appuyant sur ce plan, la Fiducie foncière Mont Pinacle, Corridor appalachien et les propriétaires ont convenu des mesures de conservation appropriées qui affecteront le terrain, même dans l'éventualité où il serait vendu.

"Nous nous sommes sentis, Richard et moi, en pleine confiance tout au long du processus grâce à l'accompagnement d'une équipe d'experts chevronnés, qui ont su nous démontrer les assises solides du projet à chaque étape", souligne Vicki Tansey. "Sans la Fiducie foncière Mont Pinacle et sans Corridor appalachien, il nous aurait été difficile de concrétiser un rêve qui nous était cher depuis des années", ajoute-t-elle.

En quête d'un bien-être en harmonie avec la nature, Vicki et Richard ont choisi de s'installer au pied du Pinacle, il y a déjà vingt-quatre ans, avec le désir d'y élever leur famille. S'appuyant sur leur vision d'avenir et leur sens de la communauté, ils sont parvenus à protéger l'intégrité de leur domaine à perpétuité, à leur grand bonheur. Par ailleurs, leur propriété étant située en zone blanche, ils ont renoncé volontairement à leur droit de lotir, acceptant ainsi un manque à gagner significatif qui leur permet de se prévaloir d'avantages fiscaux particuliers dans le cadre du Programme des dons écologiques du Canada.

Vicki Tansey précise qu'indépendamment des incitatifs fiscaux, sa première motivation était d'abord de préserver la nature pour ses enfants et les générations futures. "Afin de réaliser cette vision à long terme et à plus grande échelle, il est urgent d'adopter maintenant une approche créative de conservation et de gestion", dit-elle. "La conservation volontaire est un bon point de départ".



L'HÉRITAGE DE MARIE JUNGER : 212 acres protégés à perpétuité

" J'ai été élevée à Sweetsburg, ce qu'on appelle maintenant Cowansville, et j'ai passé les belles années de mon enfance sur une ferme. Même si ma famille a déménagé plusieurs fois, nous sommes toujours restés dans la région. Moi j'ai déménagé à Montréal pour y faire mes études d'infirmière et c'est là que j'ai trouvé mari, mais mon attachement à la terre est resté bien vivant. Tout naturellement, j'y suis revenue", raconte Marie Junger qui a signé une servitude de conservation pour sa propriété en faveur de la Fiducie foncière mont Pinacle.

Il y a quarante ans, alors qu'elle attendait son deuxième enfant, Marie Junger se promenait à la campagne en compagnie de son mari, à quelques kilomètres de Sutton. Intrigués par une pancarte " à vendre " devant une vieille ferme, ils ont décidé de s'arrêter, de visiter et finalement de faire une offre. " Avant de nous lancer dans l'aventure, nous avons fait le tour du voisinage pour connaître un peu l'histoire de cette propriété. La maison avait la réputation d'être une maison heureuse, où il y avait toujours des fêtes, nous n'avons pas hésiter à l'acheter ", raconte-t-elle avec amusement.

Marie fait remarquer que chaque année des personnes qui ont connu sa maison ou y ont vécu, s'arrêtent pour se rappeler un peu de leur histoire personnelle." L'été dernier, quatre dames m'ont demandé la permission de visiter et de photographier. J'étais très émue de voir ces quatre sœurs revivre un peu leurs souvenirs d'enfance." La maison de Mme Junger, aussi appelée la maison Holmes, fait d'ailleurs partie du circuit patrimonial rural de Sutton. Construite en 1864, elle a connu une succession de propriétaires qui ont su conserver le cachet typique de l'architecture du 19e siècle.

D'une superficie totale de 86 hectares (212 acres), la propriété à vocation agricole est constituée de champs, de part et d'autre de la maison le long du chemin Perkins, au bout desquels il y a la forêt. Aujourd'hui, ses voisins agriculteurs, qui ont une entente avec Marie Junger, y coupent le foin et entretiennent une partie de la forêt où ils récoltent du bois de chauffage. " Il est essentiel d'entretenir de bonnes relations avec nos voisins agriculteurs et prendre conscience que leurs priorités ne sont pas nécessairement les nôtres. Ils ont un souci de rentabilité qu'il faut respecter. Les cultivateurs nous reprochent aussi de privatiser le territoire alors que pour eux, depuis toujours, la terre est à tout le monde. C'est vrai qu'avec les panneaux " propriété privée " installés un peu partout, les gens de la ville démontrent un sens de la propriété extrêmement restrictif ", relève-t-elle.

Mère de quatre garçons, des hommes maintenant, Mme Junger a longuement expliqué sa démarche en conservation à ses fils et ce qui l'a menée à envisager l'outil légal qu'est la servitude de conservation. " Je veux laisser en héritage à mes enfants et aux générations futures, une forêt protégée où la faune et la flore peuvent se développer au rythme de la nature, sans craindre les empiètements d'une expansion pas toujours bien contrôlée ", affirme-t-elle.

Marie Junger a fait face à quelques réticences de la part de sa progéniture qui percevait un peu la servitude de conservation comme un moyen de contrôle." Je ne veux pas qu'ils pensent cela. Mes enfants sont d'ailleurs en faveur de la conservation, mais ils aimeraient se sentir libres de faire avec la ferme ce qu'ils ont envie de faire. Ainsi, je leur ai donné une portion de la propriété qui leur appartient en propre. De plus, les restrictions de la servitude ne sont pas si contraignantes que cela. Mes fils disposent de 400 pi. de part et d'autre du chemin qui sont exlus de la servitude. Leurs droits d'usage n'y seront donc pas limités. Le reste est réparti comme suit : une zone de gestion intégrée de la forêt où l'on peut y effectuer des coupes d'éclaircie, si nécessaire, et qui comprend aussi une plantation d'épinettes ; une zone de conservation, constituée d'une forêt, qui doit être maintenue dans son intégralité. Je chéris particulièrement cette vieille érablière à érable à sucre, à hêtre et bouleau jaune. Je voudrais que dans 100 ans, les arbres y soient presque aussi gros qu'au début de la colonie et qu'on puisse les admirer pour leur beauté et non pour les revenus qu'on pourrait en tirer!"

Mme Junger ajoute qu'advenant le choix d'effectuer une coupe dans sa forêt de gestion intégrée, le plan d'aménagement forestier devrait être approuvé par la Fiducie foncière mont Pinacle qui gère la servitude conjointement avec elle (en tant que propriétaire). " En ce qui me concerne, je renonce à ces droits, car il faudrait aménager la forêt pour y construire des chemins, installer des ponceaux et y prévoir des accès. Je souhaite également qu'un technicien forestier visite ma propriété deux fois par année pour vérifier l'état des lieux."

Marie Junger a longuement réfléchi au contenu de sa servitude et, pour en discuter, elle a rencontré à plusieurs reprises les représentants d'ACA, biologistes, techniciens forestiers et coordonnatrice de projet ainsi que la présidente de la FFMP." Le temps consacré à l'élaboration de la servitude est, selon moi, nécessaire. On s'engage et on engage les descendants ou futurs propriétaires à perpétuité. Il faut donc penser en ce sens. J'ai laissé ouvert la possibilité que mes successeurs construisent une érablière à des fins d'exploitation personnelle ou des sentiers dans la forêt de conservation, tout cela dans le respect de l'environnement. La servitude de conservation est finalement un outil assez souple ; on la façonne à notre goût ; il ne faut pas uniquement la considérer sous l'angle de la restriction."

Les incitatifs fiscaux ne sont pas au nombre des arguments cités par Marie pour justifier sa démarche. " L'élément incitatif, c'est le désir de conservation. Les inventaires et le plan de conservation réalisé par les biologistes et à partir duquel s'élabore la servitude est un instrument de travail stimulant. Le fait d'avoir arpenté ma propriété en compagnie de spécialistes qui m'ont révélé ce qu'il y avait à protéger sur ma terre et pourquoi, a confirmé chez moi le désir de conserver à perpétuité cette richesse, affirme-t-elle. J'ai l'immense satisfaction d'être la gardienne de ma propriété et des espèces qu'elle abrite et j'aimerais semer cette graine de la conservation autour de moi."



Philippe Tatartchef : pour la conservation, un point c'est tout

Descendant bulgaro-suisse, dont les parents se sont établis au Canada en 1949, Philippe Tatartchef a choisi de s'établir dans les Cantons-de-l'Est après un parcours inusité. Philippe a passé son enfance dans une petite ville au nord de l'Ontario et, à 17 ans, il s'est lancé dans la grande aventure à Montréal où il a successivement étudié les sciences et la littérature. Dix ans plus tard, il s'est retrouvé à Dunham, en tant que co-propriétaire d'une petite ferme où il a pratiqué l'élevage de vaches laitières pendant 18 ans. " Après un retour de quelques années en Ontario où j'ai poursuivi des études en musique, j'ai choisi de revenir ici pour m'y établir, car c'est ici que j'ai des racines, des amis et aussi parce que j'espérais que mon fils vienne s'installer dans la région, un souhait qui s'est réalisé ", explique-t-il.

En 1995, dès sa première rencontre avec un agent immobilier, Philippe a eu la chance de mettre la main sur une propriété sur le chemin Pinacle. " Une série de 6 lots zonés blanc de 5 acres chacun venaient d'être mis sur le marché à la suite de l'abandon d'un grand projet de développement sur le mont Pinacle. J'ai été le premier acheteur à visiter le terrain et j'ai choisi un lot entièrement boisé traversé de jolis ruisseaux, car je préfère la forêt aux milieux ouverts. "

En 1997, Philippe est devenu membre du conseil d'administration de la Fiducie foncière mont Pinacle (FFMP), un organisme dont la mission principale est la conservation du mont Pinacle. C'est à la suite de son implication au sein de l'organisme qu'il a envisagé la servitude de conservation comme outil de protection des milieux naturels. La fiducie était déjà propriétaire de 145 acres sur le mont Pinacle. Cette propriété constituait le fonds " dominant " à partir duquel il était possible de greffer d'autres propriétés protégées par voie de servitudes de conservation. Quelques propriétaires dont les propriétés, qui comme la mienne étaient situées dans le voisinage de la propriété de la fiducie, ont donc commencé les démarches pour élaborer des ententes de conservation avec la FFMP."

" En ce qui me concerne, je suis en faveur de la conservation, je dirais même de la conservation tout court, sans accès public, ni intervention. La nature n'a pas pas besoin de nous pour lui donner un coup de main ", affirme-t-il avec conviction.

Malgré la superficie restreinte de sa propriété, M. Tatartchef est convaincu de l'importance d'initier le mouvement de la conservation en prêchant par l'exemple. " Moi, je n'ai que 5 acres de terre, mais cela en vaut la peine et je suis content de contribuer à la conservation. Sur ma propriété, je protège deux acres à perpétuité. L'autre partie, qui comprend la maison et l'accès, est exclue de la servitude. J'ai aussi une petite forêt mixte qui ne sera jamais coupée pour donner une chance aux espèces de se multiplier. Grâce à la servitude, aucun accès à la montagne ne sera permis à partir de chez moi. De plus, personne ne pourra décider un jour de construire un petit hôtel sur la portion de ma propriété où s'applique la servitude et ce, même si les règlements municipaux venaient à changer" explique-t-il. Philippe Tatartchef ne sait pas si ses voisins seront influencés par sa démarche, mais il se dit disposé à les renseigner sur ses motivations. D'ailleurs, il veut installer une affiche à l'entrée de sa propriété mentionnant qu'elle est protégée en collaboration avec la FFMP. " Le fait que la fiducie a maintenant signé quelques ententes de conservation avec des propriétaires de la région, cela donne un peu de momentum au mouvement. On espère que les voisins se parleront entre eux et agiront!", signale-t-il.

Quand on demande à Philippe quel est l'élément déclencheur de sa sensibilité environnementale, il exprime sa conviction profonde que nous faisons partie d'un tout dont nous sommes, les humains, qu'une toute petite partie. " Nous sommes une espèce parmi beaucoup d'autres et je doute qu'au cours de l'histoire finalement une espèce ait plus de valeur qu'une autre. Mais ma motivation puise sa source aussi dans mon enfance où j'ai grandi à la fin des années 50." Mes parents avait construit une maison au bord de la forêt au nord de l'Ontario, une forêt qui, avant les coupes sauvages, donnait l'impression de continuer à l'infini, d'où mon amour de la nature et des vastes espaces non fragmentés!"



Claude Doucet, un propriétaire qui a réalisé son rêve

Montréalais d'origine, Claude Doucet connaît bien la région des monts Sutton puisqu'il y séjournait régulièrement avec sa famille alors qu'il était encore tout jeune. Dans la force de l'âge, il a été saisi par l'envie de quitter la ville et de réorienter sa situation professionnelle. Il a fait le grand saut, en vendant son entreprise et en s'installant en permanence sur une terre située sur le versant est du mont Pinacle, dans la municipalité de Frelighsburg." C'était en 1977, tout s'est fait très vite. Je voulais une érablière. Je l'ai trouvée en une fin de semaine et j'ai fait une offre d'achat sur une propriété d'une trentaine d'acres avec une belle forêt mature. Un an plus tard, j'ai déménagé ici pour de bon où je pratique depuis le métier d'ébéniste."

Quand Claude Doucet a acheté sa terre, la Loi sur la protection du territoire agricole n'existait pas encore. Avec cette nouvelle loi, au début des années1980, le mont Pinacle a été zoné vert parce qu'il s'agissait en grande partie d'une érablière. Dix ans plus tard, le dézonage de 800 acres sur le sommet et le flanc nord du Pinacle, pour accommoder un projet de centre de ski avec golf et condos, a suscité une vive controverse. M. Doucet s'est senti très mobilisé par cette situation et il a joint ses efforts à ceux d'autres citoyens pour faire échec à cette décision et appuyer la mise en place de règlements municipaux pour contrôler le développement. C'est dans ce contexte que la Fiducie foncière Mont Pinacle a été créée et a pu acquérir 143 acres sur la montagne afin de les préserver les milieux naturels de toute forme de développement. Je suis ainsi devenu un membre actif de la FFMP dès ses débuts."

Depuis plusieurs années, M. Doucet caressait le rêve de protéger sa propriété à perpétuité. Et pas seulement la sienne. Il aimerait bien voir ses voisins protéger les milieux naturels de leur terre aussi. Mais il faut bien commencer quelque part. " J'ai commencé à y penser il y a 5 ans. Mon projet a mijoté doucement. Après quelques rencontres avec la Fiducie foncière Mont Pinacle et l'équipe du corridor appalachien (ACA), j'ai opté pour la servitude de conservation. On m'a présenté la démarche pour effectuer un don de servitude et on m'a soutenu à chaque étape du projet. Maintenant que la marche à suivre pour élaborer une servitude est clairement définie, je suis sûr que cela facilitera la tâche aux propriétaires désirant se prévaloir de ce type d'entente de conservation", fait-il remarquer.

C'est la crainte des changements de zonage qui a motivé la décision de M. Doucet de donner une servitude de conservation en faveur de la FFMP. "Le zonage devient de plus en plus "fragile". Je constate autour de moi qu'il est relativement facile de dézoner une terre ou d'en changer les usages. De plus, les municipalités ont tout le loisir de changer leur plan d'urbanisme à tous les 5 ans. Ça aussi c'est fragile. C'est donc sur les propriétaires que repose la responsabilité et le pouvoir de mettre un frein à ces changements. Avec une servitude de conservation, on s'assure de la protection des milieux naturels de sa propriété pour toujours, même si on décide de vendre et que d'autres personnes se portent acquéreurs de la propriété ou que l'on lègue notre propriété à nos enfants."

Claude Doucet constate aussi qu'au cours des ans, la vocation agricole du secteur a presque complètement disparu. Autour de chez lui, il n'y avait auparavant que des fermes. " Maintenant, la plupart de mes voisins sont des citadins qui acquièrent de vastes propriétés. Certains viennent reproduire à la campagne ce qu'ils ont en banlieue. Ils plantent des conifères qui poussent vite et obstruent le paysage, ils aménagent des étangs avec une petite chute…Il n'y a plus de "tissu" local", déplore-t-il.

M. Doucet ne désespère pas pour autant. La Fiducie foncière Mont Pinacle installera sur sa propriété, à sa demande, un panneau indiquant que l'intégrité écologique de son terrain sera protégée grâce à la servitude de conservation qu'il a consentie à la FFMP. Il espère, par effet d'entraînement, que les voisins de son secteur seront sensibilisés à la " richesse naturelle " de leur coin de pays. " Souvent, les gens craignent que leurs propriétés seront dévaluées si une servitude vient en restreindre les droits d'usage. Moi je suis convaincu du contraire. Je pense que si plusieurs propriétaires d'un même secteur s'engagent à protéger les milieux naturels de leur propriété, cela donnera de la valeur à tout le secteur. Quand quelqu'un achète et qu'il sait que son voisin ne pourra lotir sa propriété ou développer, c'est sûr qu'elle vaut plus cher... C'est une plus-value!"

Dans le cadre de la démarche qui a mené à la servitude, un plan de conservation a été réalisé par les biologistes afin d'identifier la valeur écologique de la propriété et les éléments à protéger en priorité. Claude Doucet fait remarquer que certaines contraintes associées à ce plan limitent effectivement certains droits d'usage, mais le jeu en vaut la chandelle. " Dans ma forêt, les biologistes d'ACA ont noté la présence de la Buse à épaulettes, une espèce d'oiseau de proie assez rare qui a besoin d'une forêt mature pour se nourrir et pour nicher. C'est sûr que cet oiseau serait fortement perturbé si je me mettais à couper du bois dans l'érablière. Le plan de conservation délimite donc une zone de protection pour préserver l'aire de nidification et précise la période pendant laquelle je dois m'abstenir de toute activité. J'aurai par contre le plaisir d'offrir à cette espèce jugée préoccupante, un habitat de qualité!" Comme quoi, tout est question d'équilibre...



Stansje Plantenga

Extraits du témoignage de Stansje Plantenga, présidente fondatrice de la Fiducie foncière de la Vallée Ruiter et donatrice de milieux naturels


Des origines urbaines

« Je suis née à Amsterdam, mais j’ai vécu à Montréal plus de la moitié de ma vie. J’ai toujours cultivé le rêve de m’établir un jour à la campagne. En Hollande, il n’y a pas de vastes étendues sauvages comme ici. J’ai toujours cherché un lieu pour m’épanouir et j’ai trouvé ma place ici. C’est le hasard qui m’a fait découvrir la Vallée Ruiter dans le canton de Potton. En 1980, j’ai participé à un atelier sur l’interprétation des rêves et je suis littéralement tombée en amour avec la vallée. »


Un amour de la nature grandissant

« J’ai développé un fort attachement pour la nature, ici, quand je travaillais avec mon mari au Centre de la Vallé Ruiter ce qui était, à l’origine, un centre d’aide en santé mentale. Je dirais même que j’ai développé une passion pour la nature et qu’elle fait maintenant partie de mon identité. À l’époque, je n’avais pas conscience de la valeur écologique exceptionnelle de la vallée Ruiter, cet amour était de nature intuitive. »


Vers la concrétisation d’un rêve

« En 1984, mon mari et moi avons décidé de cesser les activités du centre et de réorienter nos vies. Nous discutions de l’avenir et de la répartition de nos biens entre nos enfants. Mon mari était propriétaire de 700 acres, bien plus que ce dont nous avions besoin. Ce qui importait pour moi, c’est d’avoir accès à ces terres pour m’y promener avec les chiens! De plus, nous voulions nous assurer, lui et moi, qu’à notre décès ce joyau naturel soit préservé dans son intégrité sauvage, mais nous ne savions pas comment.

J’ai donc cherché un moyen de protéger ma terre et la vallée dans son ensemble, non pas seule, mais en ralliant à mon rêve les personnes qui, comme moi, étaient sensibilisées à l’importance de prendre soin de la vallée et d’en protéger la beauté à perpétuité. J’ai fait des recherches et je suis tombée sur un article fort intéressant sur les fiducies américaines. Mon mari et moi avons décidé que la formule « fiducie » était la formule toute trouvée pour notre rêve.


La création de la première fiducie foncière au Québec

« Inspirés par les fiducies foncières américaines, nous avons créé, en 1987, la Fiducie foncière de la Vallée Ruiter en faisant un don de 400 acres de terre. Nous avons sollicité l’appui d’avocats, de scientifiques, de professionnels en levée de fond et des représentants des fiducies américaines pour mettre le projet sur pied et former notre premier conseil d’administration. Le concept était tellement innovateur que nous avons dû nous battre au niveau gouvernemental pour obtenir le statut d’organisme à but non lucratif pouvant émettre des reçus de charité.


L’outil de conservation privilégié : la servitude de conservation

« La servitude de conservation est, selon moi, l’outil le plus efficace pour préserver l’intégrité des milieux naturels en terre privée. La servitude repose sur une approche collaborative entre le propriétaire et la fiducie. Pour moi, la promotion de cette forme de conservation est une révolution tranquille en matière de protection de l’environnement; nous cherchons à inspirer les gens et à changer leur rapport avec la nature. Autrefois, la nature inspirait souvent la crainte; elle exerçait une suprématie sur l’homme. Depuis que l’homme est devenu technologiquement puissant, la nature en a subi les effets dévastateurs. Notre approche sensibilise la communauté au fait qu’un arbre ou qu’un oiseau a des besoins autant que nous en avons et que nous devons chercher à rétablir l’équilibre pour répondre à tous ces besoins.


Un coup de pouce pour la conservation : le projet du corridor appalachien

« Corridor appalachien offre l’immense avantage de donner une base scientifique au projet de conservation. L’équipe du Corridor compte des biologistes qui ont réalisé des inventaires sur les mammifères, reptiles, oiseaux et sur les plantes de la région. Chaque propriétaire intéressé à donner une terre ou à établir une servitude de conservation sur sa propriété reçoit un plan de conservation qui identifie les milieux naturels et les espèces animales ou végétales qui se trouvent sur sa propriété. De plus, ce plan identifie le mode de conservation le plus approprié pour préserver à long terme et maintenir l’intégrité écologique de ces milieux.

J’ai décidé en novembre 2001 de donner une autre partie de ma propriété (80,09 acres) et de donner aussi 2 servitudes de conservation sur (23,92 acres). J’ai été très surprise de découvrir dans le plan de conservation que l’on m’a remis qu’une des propriétés où j’avais l’intention de garder des droits de coupe était traversée de petits ruisseaux dans lesquelles prolifère la salamandre pourpre, une espèce en voie de disparition. Par ailleurs, on a noté aussi la présence d’un nid de buse à épaulettes qui fait partie des espèces en péril au Canada. Quel beau cadeau que ce plan de conservation; j’ai immédiatement renoncé à mes droits de coupe!


Pour une perspective plus globale

« Comme je viens d’ailleurs, des Pays-Bas, j’ai une perspective différente sur le territoire du corridor appalachien. Je vois ce territoire comme faisant partie d’un ensemble géographique « nordique » ou il y a encore des étendues sauvages et où l’intégrité de ces étendues est de plus en plus menacée. Je pense que le Canada possède un trésor naturel et qu’il a la responsabilité de le protéger. C’est un cadeau pour l’humanité.

Je pense aussi que la population est de plus en plus sensibilisée à la responsabilité qu’elle a vis-à-vis son environnement. D’après moi, de plus en plus de gens quitteront la ville pour les grands espaces et pour y trouver une meilleure qualité de vie. Il faudra développer une vision plus globale du développement pour concilier les intérêts économiques à ceux de l’environnement. Le développement économique se fait maintenant un peu au hasard; on établit une usine ici, on fait de la coupe forestière là, on aménage des condos ailleurs sans élaborer de plan global de développement qui prenne en considération la valeur écologique de certains sites, de la valeur de certains paysages et des besoins spécifiques de la communauté. Commençons à y penser maintenant. Pourquoi pas?



Victor et Elisabeth Allistone

Les précurseurs écologiques

Il y a presque 50 ans, un jeune couple à la recherche de liberté et de grands espaces quittaient Londres à bord d’un navire pour venir s’établir au Canada. C’est à Montréal qu’ils ont élu domicile et qu’il y ont fait carrière pendant 20 ans. Parfaits citadins la semaine, Victor et Élisabeth Allistone se rendaient toutes les fins de semaine à la campagne qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il grêle jusqu’à ce qu’ils y déménagent définitivement en 1977.

« Peu après notre arrivée au Canada, nous allions régulièrement au Vermont où nous étions éblouis par la beauté des paysages. Quand nous avons décidé de nous porter acquéreur d’une maison, nous avons opté pour une région tout aussi jolie mais plus proche de Montréal. C’est dans le canton de Sutton que nous sommes tombés littéralement amoureux d’une vieille ferme de style loyaliste entourée de 10 acres de terre », explique Victor. Le 4 avril 1961, une date bien marquée dans leur mémoire, le couple a donc acheté cette ferme à une époque où Sutton était une petite communauté agricole fort paisible où l’on commençait à peine à y pratiquer le ski.

« C’était un endroit idyllique, la vue de la maison y était splendide, on y voyait les monts Écho et Singer ainsi que des champs où l’on cultivait le maïs. Nous avons entrepris d’importants travaux de rénovation et d’aménagement et au cours des ans, nous avons développé un amour pour la terre et une profonde connaissance de la forêt. Au début, comme la plupart des citadins, nous pouvions à peine distinguer un hêtre d’un chêne... », ajoute en souriant Elisabeth.

Dans les années 70, les Allistone ont acheté des propriétés contiguës à la leur et ils se sont retrouvés propriétaires de 479 acres de terre sur les flancs du mont Gagnon. « Nous nous sommes vivement intéressés aux techniques forestières dans une optique de conservation et de reforestation. Nous avons planté 2 000 pins et avons suivi des cours en foresterie au « Macdonald College ». En 1976, nous avons même obtenu l’accréditation officielle de « Ferme forestière » de l’Association forestière des Cantons-de-l’est, souligne fièrement Elisabeth, une association dont nous sommes toujours membres. »

Il y a quelques années, François Pelletier, l’ingénieur forestier des Allistone, leur a fait découvrir une richesse insoupçonnée sur leur propriété : une forêt centenaire. Situé près du sommet du mont Gagnon, ce boisé est composé, dans une proportion d’environ 65 %, d’érables de fortes dimensions et de très belle qualité. En outre, ce boisé qui est aussi composé de bouleaux jaunes et de hêtres de plus de 100 ans, constitue un échantillon de la forêt appalachienne. « Dans la région des monts Sutton, il y en a très peu. Nous avons décidé de préserver cette richesse à tout jamais en donnant cette partie de boisé à un organisme de conservation » explique Elisabeth.

Malgré leurs occupations multiples, les Allistone ont toujours été impliqués dans leur communauté. En tant que membres de la Fiducie foncière de la Vallée Ruiter et du Parc d’environnement naturel de Sutton, de la Fiducie foncière du marais Alderbrooke et de la Fiducie foncière Mont Pinacle, ils sont bien au fait des enjeux environnementaux de leur région. Ils ont donc été mis en contact avec des représentants de Conservation de la Nature Québec, un des organismes partenaires du projet du corridor appalachien (ACA), qui a pour mission de sauvegarder le patrimoine naturel. Après quelques rencontres exploratoires, ils ont entrepris le processus de don écologique pour leur forêt centenaire de 32 acres.

« De nombreuses démarches avec les personnes-ressources de Conservation de la Nature, du Ministère de l’Environnement du Québec et d’Environnement Canada, ainsi qu’avec les évaluateurs agréés, ont été nécessaires pour aboutir à nos fins. Tout a commencé avec l’excellente évaluation éco-logique de notre propriété faite par Louise Gratton, la responsable scientifique du projet ACA. Nous avons appris entre autres que le long du notre boisé coule un tronçon de ruisseau qui abrite des salamandres pourpres, une espèce menacée au Canada. Notre forêt centenaire est aussi tapissée d’ail des bois. De plus, on a recensé des espèces d’oiseaux considérées en déclin dans les Appalaches comme la grive des bois, la paruline bleue et la paruline à gorge orangée. Tous ces facteurs nous ont convaincus du bien-fondé de notre geste » indique Elisabeth.

Depuis que les Allistone ont entrepris leur démarche de don écologique, ils reçoivent de très nombreux témoignages d’appréciation dans leur milieu, parmi leurs voisins et au sein des groupes communautaires où ils sont actifs. De plus, à l’occasion des célébrations du 40e anniversaire de Conservation de la Nature, on a souligné officiellement et publiquement leur participation à la sauvegarde du patrimoine forestier. Mais ce qui compte d’abord et avant tout pour eux, c’est la protection de la forêt, de son ruisseau et des espèces qui y habitent et qui y habiteront. « Nous sommes aussi particulièrement heureux de donner quelque chose en retour pour les si belles années que nous avons passé dans la région de Sutton. »

« Dans la région, nous sommes un peu des précurseurs et j’espère que notre geste va inciter d’autres propriétaires à entreprendre des démarches en conservation volontaire dans les monts Sutton. » Les Allistone signalent qu’autour de leur propriété pourrait se greffer d’autres terres protégées à perpétuité. « Un propriétaire peut choisir d’établir une servitude de conservation sur sa terre ou sur une partie de sa terre pour garantir sa protection à perpétuité sans être lésé du titre de propriété et je pense que cette alternative est très intéressante », fait remarquer madame Allistone. Avis aux intéressés!



Joyce Booth

Donner aujourd'hui pour toujours

Joyce Booth (au milieu) avec Stansje Plantenga (à gauche) et Terri Monahan (à droite)

Dans les années 80, Mme Joyce Booth, son mari et sa mère faisaient souvent des randonnées à la campagne à la recherche de beaux coins de pays en Estrie. Souvent déçus par les coupes de bois drastiques qui défiguraient les paysages au profit d'importants projets de développements résidentiels, M. et Mme Booth ont décidé d'acheter une forêt. « Notre décision a été impulsive, uniquement motivée par l'émotion. Je me suis dit que si j'achetais une terre, personne ne pourrait construire dessus. En octobre 89, nous avons vu une petite annonce dans The Gazette, nous nous sommes rendus sur cette terre de 50 acres qui es t contiguë à la vaste propriété de Domtar près de Mansonville et à quelques kilomètres au nord des propriétés protégées par la Fiducie foncière de la Vallée Ruiter, et nous l'avons achetée sur le champ. »

Pendant quelques années, M. et Mme Booth se rendaient régulièrement à leur forêt essentiellement constituée de feuillus de belle qualité, mais difficilement accessible. « On pouvait faire une partie du chemin en auto, puis le reste à pied. À la suite du décès de mon mari il y a trois ans et demi, je ne me sentais plus capable de faire le périple toute seule. J'ai envisagé la possibilité de donner cette terre en héritage à mes trois enfants, mais j'ai pensé qu'ils auraient de la difficulté à la vendre étant donné son inaccessibilité. Je voulais surtout qu'elle soit protégée à perpétuité sans en assumer la responsabilité moi-même. » Madame Booth a donc décidé d'entreprendre les démarches nécessaires pour donner sa propriété à la Fiducie foncière de la Vallée Ruiter (FFVR), un organisme dont elle était membre depuis plusieurs années.

« Le soutien d'un organisme de conservation est essentiel pour monter le dossier, recourir aux services des professionnels et faire avancer les démarches auprès des instances gouvernementales fédérales et provinciales. Mme Stansje Plantenga, présidente de la FFVR, m'a été d'un grand secours pour que je puisse me prévaloir des avantages fiscaux du programme de dons écologiques administré conjointement par Environnement Canada et le ministère de l'Environnement du Québec. »

Pour effectuer un don écologique, il faut que la demande soit d'abord envoyée au ministère de l'Environnement du Québec (MDDEP) qui évalue les caractéristiques écologiques de la propriété afin de vérifier son éligibilité au programme de don écologique. Si elle l'est, le ministère transmet au donateur un avis d'intention d'émettre un visa fiscal lorsque la transaction sera conclue. C'est Environnement Canada qui évalue par la suite la juste valeur marchande de la propriété. « La procédure menant à la conclusion de la transaction est un peu compliquée mais notre rôle, en tant qu'organisme de conservation, est de faciliter les démarches en offrant nos compétences et nos ressources. Le programme de dons écologiques vient d'être mis au point et il présente un grand intérêt du point de vue fiscal. Le montant admissible n'est assujetti à aucune limite et peut être utilisé contre 100 % du revenu net», explique Stansje Plantenga, présidente de la FFVR.

Mmn Booth est totalement satisfaite de sa démarche car elle a profité des avantages fiscaux liés au programme de dons écologique. « J'estime que malgré quelques difficultés de parcours, le jeu en vaut la chandelle… C'est un incitatif qu'il ne faut pas dédaigner en approchant les propriétaires fonciers », estime-t-elle. Madame Booth éprouve une satisfaction encore plus profonde, celle de savoir que cette terre sera protégée à perpétuité par un organisme de conservation et qui sait, sa démarche pourrait inciter d'autres propriétaires à se joindre à ce vaste mouvement de conservation de notre patrimoine naturel.